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Confinement, un Journal | Jour 17 : Le Lamento de Lemmy

Lemmy s’est échappé cette nuit, il s’est encore attaqué à la bibliothèque. En roue libre complet, le carnage littéraire est conséquent ; les pages arrachées s’étalent sur le sol, sans vie. Marchant lentement au milieu des décombres, le regard perdu, mon regard est attiré par l’exemplaire d’Électre de Jean Giraudoux, particulièrement attaqué.

Pourtant, je remarque qu’au milieu, les pages du fameux “Lamento du Jardinier” ne semblent pas, elles, découpées anarchiquement. On dirait que le lapin nain a voulu tenter un truc, offrir sa propre transposition artistique en écourtant le passage. 

Son appétit de destruction serait-elle aussi sa force créatrice ?


“Le Lamento du Jardinier”, de Jean Giraudoux

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Une ré-adaptation originale
découpée à la dent par Lemmy.

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Le voilà qui essaye d’embrasser un mot
Dans ce jardin où tout divague un peu la nuit,
Où la lune au cadran solaire, boit au ruisseau,
Vous auriez compris ce que j’ai compris.

Compris le jour où vous étiez abandonné,
Que le monde entier se précipitait vers vous,
Ils se ruaient vers moi tous ces arbres pétrifiés.
On peut parler avec un mot, c’est tout !

On réussit chez les rois des expériences,
La haine pure, la colère pure, toujours de la pureté,
C’est à dire en somme de l’innocence.
C’est une entreprise d’amour la cruauté.

Je conseille de ne pas demander par bienséance,
Le ciel fait un signe qu’un miracle est tout prêt,
De vos cris, faire une seconde de votre silence…
C’est tellement plus probant. Écoutez…

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Pour les amateurs, le texte original: 

Moi je ne suis plus dans le jeu. C’est pour cela que je suis libre de venir vous dire ce que la pièce ne pourra pas vous dire. dans de pareilles histoires, ils ne vont pas s’interrompre de se tuer et de se mordre pour venir vous raconter que la vie n’a qu’un but, aimer. Ce serait même disgracieux de voir le parricide s’arrêter, le poignard levé, pour vous faire l’éloge de l’amour. Cela paraîtrait artificiel. Beaucoup ne le croiraient pas. 

Mais moi qui suis là, dans cet abandon, cette désolation, je ne vois vraiment pas ce que j’ai d’autre à faire ! Et je parle impartialement. Jamais je ne me résoudrai à épouser une autre qu’Electre, et jamais je n’aurai Electre. Je suis créé pour vivre jour et nuit avec une femme, et toujours je vivrai seul. Pour me donner sans relâche en toute saison et occasion, et toujours je me garderai. C’est ma nuit de noce que je passe ici, tout seul, – merci d’être là, – et jamais je n’en aurai d’autre, et le sirop d’oranges que j’avais préparé pour Electre, c’est moi qui ai dû le boire; – il n’en reste plus une goutte, c’était une nuit de noces longue. Alors qui douterait de ma parole ? 

L’inconvénient est que je dis toujours un peu le contraire de ce que je veux dire, mais ce serait vraiment à désespérer aujourd’hui, avec un coeur aussi serré et cette amertume dans la bouche, – c’est amer, au fond, l’orange, – si je parvenais à oublier une minute que j’ai à vous parler de la joie. Joie et Amour, oui. Je viens vous dire que c’est préférable à Aigreur et Haine. Comme devise à graver sur un porche, sur un foulard, c’est tellement mieux, ou en bégonias nains dans un massif. 

Evidemment rien ne va jamais, rien ne s’arrange jamais, mais parfois avouez que cela va admirablement, que cela s’arrange admirablement… Pas pour moi… Ou plutôt pour moi!… Si j’en juge d’après le désir d’aimer, le pouvoir d’aimer tout et tous, que me donne le plus grand malheur de la vie, qu’est ce que cela doit être pour ceux qui ont des malheurs moindres ! 

Quel amour doivent éprouver ceux qui épousent des femmes qu’ils n’aiment pas, quelle joie ceux qui abandonnent, après qu’ils l’ont eu une heure dans leur maison, la femme qu’ils adorent, quelle admiration, ceux dont les enfants sont trop laids !

Evidemment il n’était pas très gai, cette nuit, mon jardin. Comme petite fête, on peut s’en souvenir. J’avais beau faire parfois comme si Electre était près de moi, lui parler, lui dire: « Entrez, Electre ! Avez-vous froid Electre ? » Rien ne s’y trompait, pas même le chien, je ne parle pas de moi-même. Il nous a promis une mariée, pensait le chien, et il nous amène un mot.

Mon maître s’est marié à un mot; il a mit son vêtement blanc, celui sur lequel mes pattes marques, qui m’empêche de le caresser, pour se marier à un mot. Il donne du sirop d’oranges à un mot. Il me reproche d’aboyer à des ombres, à de vraies ombres, qui n’existent pas, et le voilà qui essaye d’embrasser un mot. Et je ne me suis pas étendu: me coucher avec un mot, c’était au-dessus de mes forces… On peut parler avec un mot, c’est tout !… 

Mais assis comme moi dans ce jardin où tout divague un peu la nuit, où la lune s’occupe au cadran solaire, où la chouette aveuglée, au lieu de boire au ruisseau, boit à l’allée de ciment, vous auriez compris ce que j’ai compris, à savoir: la vérité. Vous auriez compris le jour ou vos parents mourraient, que vos parents naissaient ; le jour où vous étiez ruiné, que vous étiez riche ; où votre enfant était ingrat, qu’il était la reconnaissance même ; où vous étiez abandonné, que le monde entier  se précipitait vers vous, dans l’élan et la tendresse. C’est justement ce qui m’arrivait dans ce faubourg vide et muet. 

Ils se ruaient vers moi tous ces arbres pétrifiés, ces collines immobiles. Et tout cela s’applique à la pièce. Sûrement on ne peut dire qu’Electre soit l’amour même pour Clytemnestre. MAis encore faut-il distinguer. Elle se cherche une mère, Electre. Elle se ferait une mère du premier être venu. Elle m’épousait parce qu’elle sentait que j’étais le seul homme, absolument le seul, qui pourrait être une sorte de mère. Et d’ailleurs je ne suis pas le seul.

Il y  a des hommes qui seraient enchantés de porter neuf mois, s’il le fallait, pour avoir des filles. Tous les hommes. Neuf mois, c’est un peu long, mais de porter une semaine, un jour, pas un homme qui n’en soit fier. Il se peut qu’à chercher ainsi sa mère dans sa mère elle soit obligée de lui ouvrir la poitrine, mais chez les rois c’est plutôt théorique. On réussit chez les rois des expériences qui ne réussissent jamais chez les humbles, la haine pure, la colère pure. C’est toujours de la pureté.

C’est cela que c’est la tragédie, avec ses incestes, ses parricides : de la pureté, c’est à dire en somme de l’innocence. Je ne sais pas si vous êtes comme moi ; mais moi, dans la Tragédie, la pharaonne qui se suicide me dit espoir, le maréchal qui trahit me dit foi, le duc qui assassine me dit tendresse. C’est une entreprise d’amour la cruauté… pardon, je veux dire la Tragédie. 

Voilà pourquoi je suis sûr, ce matin, que si je le demandais, le ciel m’aprouverait, ferait un signe, qu’un miracle est tout prêt, qui vous montrerait inscrite sur le ciel et vous ferait répéter par l’echo ma devise de délaissé et de solitaire: Joie et Amour. Si vous voulez, je le lui demande. Je suis sur comme je suis là qu’une voix d’en haut me répondrait, que résonateurs et amplificateurs et tonnerre de Dieu, Dieu si je le réclame, les tiens tout préparés, pour crier à mon commandement : Joie et Amour. 

Mais je vous conseille plutôt de ne pas le demander. D’abord par bienséance. Ce n’est pas dans le rôle d’un jardinier de demander de Dieu un orage, même de tendresse. Et puis, c’est tellement inutile. On sent tellement qu’en ce moment, et hier, et demain, et toujours, ils sont tous là-haut, tous autant qu’ils sont, et même s’il y en a qu’un et même si cet un est absent, prêt à crier joie et Amour. 

C’est tellement plus digne d’un homme de croire les dieux sur parole, – sur parole est un euphémisme, – sans les obliger à accentuer, à s’engager, à créer entre les uns et les autres des obligations de créancier à débiteur. Moi, ç’a toujours été les silences qui me convainquent… Oui, je leur demande de ne pas crier Joie et Amour, n’est ce pas ? S’ils y tiennent absolument, qu’ils crient. Mais je les conjure plutôt, je vous conjure, Dieu, comme preuve de votre affection, de votre voix, de vos cris, de faire un silence, une seconde de votre silence… C’est tellement plus probant. Ecoutez…

Merci. 

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